Chaque année, E&P publie une note de conjoncture sociale très attendue par les DRH et les spécialistes du social. Dans la dernière livraison, parue en octobre, Jean-Pierre Basilien décrit un «dialogue social pour le moins dégradé» et prévient: « dans les prochains mois, les conflits ou les tensions autour de l’emploi et des salaires risquent de s’accroître » .Ci-dessous le substrat de la note
Le dossier de la réforme des retraites avec les premières manifestations et mobilisations en mai et juin, en réponse à une démarche perçue comme un passage en force parait sans débat possible. Le climat politique s’est alourdi. La situation économique, dont on attendait une reprise reste très incertaine. La question de l’emploi est toujours au cœur des préoccupations des Français, quant au dialogue social, il est pour le moins dégradé.Il s’agit d’une période de rupture sur le plan économique : crise des dettes souveraines, accélération brutale et inattendue des perspectives de croissance des différentes zones économiques et ses conséquences sur les priorités stratégiques des entreprises, dont on voit pas encore toutes les conséquences, en particulier sur le plan social et globalement sur l’emploi.Le social sous contrainte économique :La réduction des déficits publics est devenue la priorité des gouvernements européens, réduisant l’espoir d’une croissance forte à court et moyen termes pour la plupart des pays concernés et replongeant l’Europe – sauf l’Allemagne – dans un chômage durable. La crise du modèle social français est ainsi aujourd’hui posée : la réduction des déficits ne pourra venir que d’une remise en cause des acquis sociaux pour le plus grand nombre.Crispation autour de la réforme des retraites :Présentée comme la dernière réforme d’importance du quinquennat la réforme des retraites est un enjeu politique essentiel pour le gouvernement, elle doit rester « la réforme » pour sauver un pilier de notre modèle social : la retraite par répartition (d’après E&P ! le contraire est en cours par l’intermédiaire de Guillaume Sarkozy). La réforme n’apparaît ni juste dans ses choix ni équitable, sans résoudre le problème des retraites sur le long terme (rappel : amendement voté au Sénat qui prévoit de revoir le financement en 2018). Les manifestations sur les retraites cristallisent tous les mécontentements et les inquiétudes des Français on peut voir les banderoles qui dépassent le cadre de la réforme : « refusons les plans de rigueur retraites solidaires, emplois, salaires, enjeux de société ». Avec les partenaires sociaux, le gouvernement a fait le choix de la concertation plutôt que celui de la négociation (? », «malgré ce qu’il nous répète à l’envi). Cette concertation a ressemblé à un passage en force où le gouvernement a cherché à jouer d’abord l’opinion. Le pari risqué reposait sur la conviction que les mobilisations ne seraient jamais suffisamment puissantes pour mettre en difficulté le gouvernement. Au prix d’une rupture avec les organisations syndicales.Un scénario de crise sociale majeure est-il encore possible dans les prochains mois ?Un scénario proche de celui de l’hiver 1995 est-il possible ? Nous ne le pensons pas. La situation politique, économique et sociale est très différente … cependant on peut pointer deux négociations qui risquent d’être rendues encore plus difficiles par l’amertume laissée par les réformes des retraites, mais aussi par les prises de positon récentes du MEDEF : l’accord sur l’AGFF (association de gestion des fonds de financement de l’AGIRC et de l’ARRCO) prend fin le 31/12/2010 et celle de la nouvelle convention Assedic.Les organisations syndicales ne peuvent ni reculer, ni aller beaucoup plus loin. Elles savent trop bien qu’un appel à la grève générale serait voué à l’échec et que les appels à des grèves reconductibles ne seront que marginalement suivies dans la durée. CGT et CFDT n’ont aucun intérêt à se laisser entraîner dans une aventure qui redonnerait un peu de lustre à l’extrême gauche (Solidaires), et qui serait très incertaine, si ce n’est suicidaire vis-à-vis de l’opinion publique.Seule la mobilisation des jeunes pourrait être politiquement déstabilisatrice. Si les deux mondes du salariat et des jeunes se rejoignaient, le mouvement changerait de nature. Le seul scénario noir pour le gouvernement serait alors celui d’un conflit qui, en perdurant, réussirait à amalgamer des mécontentements très différents.Reste au gouvernement à ne pas « humilier » les organisations syndicales : si elles ressortent affaiblies du conflit, il n’y aura que des perdants, avec des risques accrus de radicalisation à l’occasion des prochains dossiers difficiles.Un climat social pesantPour 2011 on peut prévoir un climat social pesant, mêlant une part de résignation et de bouffées d’exaspération et de radicalité ponctuelles. Et si l’on parle de résignation, c’est dans la mesure où la population « se sent incapable d’agir et n’entend du côté des partis ou des syndicats que des déclarations qui ne sauraient être transformées en actions réelles » comme l’analyse Alain Touraine. La globalisation a changé la donne. A défaut d’action, il ne reste qu’une protestation souvent vaine ou perçue comme telle.Dans les entreprises, une dispersion des situationsLe climat social de chaque entreprise va être très influencé par cet arrière plan. L’entreprise est « poreuse », sensible aux inquiétudes, aux débats qui traversent la société. Un climat globalement dégradé pèsera nécessairement sur le dialogue social.La question salariale semble devoir rester centrale dans beaucoup d’entreprises qui présenteront au titre de 2010, des résultats qui paraîtront pour les analystes financiers et pour les salariés « bons » (voir Molex actuellement). Le redémarrage de l’activité, le sentiment qu’il y a des marges de manœuvre, pourraient conduire à des « négociations de compensation » en fonction des années antérieures. La question de la perception de l’équité interne sera déterminante.L’emploi sera un enjeu pouvant conduire à des conflits durs.