Ce mercredi 4 avril, les membres du conseil d’administration de l’Association française des entreprises privées (AFEP), présidé par le publicitaire Maurice Lévy, se sont une nouvelle fois réunis. Officiellement, les membres de ce club, qui regroupe l’essentiel des grandes entreprises françaises, n’interviennent jamais dans le débat politique. Ils entendent juste faire un lobbying aussi discret qu’efficace pour défendre la cause des grands groupes et faire passer au Parlement ou à la Commission européenne les textes législatifs qu’ils jugent importants pour faire « entendre leur voix et défendre l’économie française ». Pourtant, il n’y a pas un sujet qui les passionne autant que la politique. Et, en ce temps de campagne présidentielle, la passion tourne presque à l’obsession. Ce matin-là, la discussion était entre soi.
Autour de la table, le consensus est vite trouvé parmi les grands patrons pour juger la campagne en cours : ils sont déçus. « Affligeant », « populiste », « lamentable », les débats en cours les accablent. La récupération des thèses de Marine Le Pen par Nicolas Sarkozy comme la montée de Jean-Luc Mélenchon, porte-étendard d’un parti communiste qu’ils pensaient bien enterré depuis vingt bonnes années, qui déborde François Hollande sur sa gauche, les inquiètent : les extrêmes donnent le ton de la campagne présidentielle et les candidats centraux sont pris en otage, jugent-ils.
Unanimes, tous signent des deux mains le constat fait par l’hebdomadaire libéral britannique The Economist de la semaine : la France est dans le déni. Elle mène la campagne présidentielle la plus frivole de l’Occident, délaissant les problèmes essentiels, celui de sa dette et de son économie. Il y a bien François Bayrou, qui tient un discours de vérité. « Mais il est inaudible », déplorent certains participants. Crédité de 10 % dans les sondages, il fait du surplace. Conclusion des dirigeants du CAC 40 : « Les Français ne veulent pas entendre la vérité. »
Nicolas Sarkozy, lui, est parfaitement conscient de la situation, soutiennent certains, disant l’avoir vu récemment. Mais, quand il a commencé à faire campagne sur la crise au début de l’année, il a plongé dans les sondages, expliquent-ils aux autres. Il a alors abandonné, pour reprendre les thèmes de la sécurité et de l’immigration, chers à Marine Le Pen.
« Son vrai programme viendra après, s’il est élu », pronostique un grand patron, pour rassurer les autres. François Hollande, en revanche, les effraie. Ni lui ni son entourage n’ont pris la mesure des difficultés qui attendent la France, soupire-t-on autour de la table.
Même s’ils n’ont pas toujours apprécié la présidence de Nicolas Sarkozy, sa reconduction leur paraît de loin préférable. Mais il y a les sondages. L’hostilité que suscite Nicolas Sarkozy peut-elle s’effacer en moins de trois semaines ? Pour l’instant, François Hollande reste le grand favori du deuxième tour. Comment se positionner par rapport à lui ? « De toute façon, quel que soit le candidat, il n’aura pas le choix. La réalité va le rattraper très vite. Les marchés financiers, qui se tiennent tranquilles pour l’instant, vont se réveiller au lendemain des élections », soutient un participant.
Tout le monde acquiesce : il y aura bien un troisième tour financier dans cette campagne. La spéculation sur la dette française leur semble inévitable au lendemain de l’élection présidentielle, si le nouvel élu leur paraît ne pas entrer dans le cadre convenu de la politique européenne.
« La France pire que l’Espagne »
La menace n’est pas nouvelle. À plusieurs reprises, le Wall Street journal ou le Financial Times, bibles du monde financier, se font écho d’une possible riposte des marchés financiers sur la dette française dès le lendemain des élections, si la France ne votait pas bien. Selon nos informations, François Hollande a reçu dès l’automne plusieurs visiteurs du soir, venus l’avertir des dangers qui péseraient sur la France s’il s’aventurait à faire des promesses inconsidérées, sortant du strict programme des figures imposées par l’Europe et les marchés financiers.
Nicolas Sarkozy, qui n’ignore rien des débats financiers et patronaux, s’en est d’ailleurs fait écho lors de sa conférence de presse de jeudi. « Hollande, soutenu par Mélenchon : la sanction sera immédiate. Il ne faudra pas deux ans, comme en 1981, mais deux jours. Ce sera l’Espagne », a-t-il prévenu.
Une étude de la banque allemande Berenberg sur la France vient confimer l’analyse des grands patrons. Publiée le 2 avril, elle a fait le tour de l’AFEP. Ses auteurs estiment que la France représente le risque numéro un en Europe cette année. Sa situation est pire que celle de l’Italie et de l’Espagne. À la différence de ses voisins, expliquent-ils, la France est « la seule économie européenne de taille significative qui a besoin de réformes importantes du côté de l’offre mais qui n’a pas encore vraiment commencé à les mener ». Les réformes suggérées sont sans surprise : baisse des dépenses publiques, réforme du marché du travail, changement dans la fiscalité et les charges sociales. Une nouvelle dimension est ajoutée : une réforme de l’éducation, le modèle de l’école publique et gratuite semblant manifestement inadapté.
Dans les rangs de l’AFEP, on applaudit. « Oui, la France va beaucoup plus mal que l’Espagne », répète-t-on. La comparaison risque d’apparaître très vite dans les discours. Même si elle est momentanément en suspension, après les attaques en règle du gouvernement de Mariano Rajoy par Nicolas Sarkozy, lors de sa conférence de presse.
Mais, c’est surtout la suite de l’étude qui a attiré l’attention. Selon les analystes de la banque allemande, le salut de la France pourrait paradoxalement venir des agences de notation. Une attaque en règle sur la dette, suivie d’une nouvelle dégradation du pays offrent, affirment-ils, « une lueur d’espoir ». « La perspective de jouer les seconds violons par rapport à l’Allemagne pourrait provoquer un électrochoc dans l’élite politique de la « Grande Nation » et éventuellement forcer le pays se réformer », expliquent-ils.
Le choc est rude, se dit-on dans l’assemblée patronale. Mais s’il faut en passer par là pour ramener les Français à la réalité et obliger le gouvernement à faire les « réformes indispensables »… Dans les rangs de l’AFEP, beaucoup en vinrent à regretter de ne pas avoir un Mario Monti à la tête du pays. Le premier ministre italien est leur nouvel héros. Dégagé de toute contingence politique et démocratique, ce technocrate mène le programme d’ajustement qu’ils jugent nécessaire. Et de s’interroger : qui pourrait être notre Mario Monti ?