Syrie: Médecins Sans Frontières dénonce une terreur d’Etat

Préambule : depuis le temps que je lis et surveille les informations sur le net concernant la Syrie… je trouve enfin cet article paru sur Mediapart qui explique les choses assez complétement, par des interlocuteurs le plus objectifs possibles (je ne dis pas qu’ils le sont totalement, ça n’existe pas, mais ils sont sur le terrain). Je vous en fais donc profiter, car j’ai lu des « bruits bizarres » qui m’ont beaucoup irrités.

PAR CAROLINE DONATI PUBLIÉ LE MERCREDI 8 FÉVRIER 2012

Amnesty International avait déjà tiré la sonnette d’alarme. Cette fois, c’est l’une des plus grandes ONG médicale, MSF, qui s’exprime. S’appuyant sur seize témoignages de médecins et de blessés syriens, tout juste sortis de Syrie pour certains, Médecins Sans Frontières dénonce la répression sans merci qui vise à la fois les blessés et les soignants en Syrie. La médecine est utilisée « comme une arme de persécution », affirment aujourd’hui les responsables de l’association.

«C’est une prise de position publique de l’ONG médicale d’urgence, affirme Dounia Dekhili, responsable adjointe des urgences à MSF et en charge de la Syrie. Nous dénonçons l’usage de la médecine à des fins policières et nous appelons au respect de la structure médicale comme lieu impartial.»

Tous les visages de ceux qui témoignent pour MSF ont été floutés. L’un deux porte même une cagoule (voir vidéo ci-dessous). « Parce qu’il était trop reconnaissable », précise un membre de l’organisation. Recherché par les forces de sécurité, ce médecin a pourtant quitté la Syrie, il y a à peine deux semaines. Leurs récits décrivent une véritable chasse à l’homme. « Des gens m’ont protégé et on m’a fait sortir du quartier, raconte un blessé. On peut aller
d’une maison à une autre dans le quartier, sans passer par la rue. »

Pourchassés, les blessés sont cachés dans des maisons, et lorsqu’ils sont contraints d’aller dans des hôpitaux publics en raison de la gravité de leurs blessures, ils y sont amenés par des proches ou amis et opérés en catimini avec la complicité de certains médecins.

« J’ai été opéré, on m’a mis un fixateur externe et on m’a fait sortir de l’hôpital en cachette. Je ne veux pas dire comment, parce qu’on fait encore comme ça », poursuit cet homme, blessé par balle à la jambe.

Pour les cas les plus graves qui nécessitent une plus longue hospitalisation, c’est un peu la roulette russe.

« Avec ceux-ci, nous n’avons pas le choix, on doit les emmener à l’hôpital. Et c’est le hasard qui fait que le patient est arrêté ou non par la sécurité, témoigne un chirurgien. Le nom du patient y est enregistré auprès de la sécurité et de ceux qui soutiennent le régime dans l’hôpital. »

« Dans les cas les plus graves, ajoute Dounia Dekhili, le médecin est contraint de laisser le blessé mourir ou alors il doit l’envoyer à l’hôpital sans savoir ce qu’il adviendra de lui… ». Certains se sont vu amputés, non pas en raison de la gravité de leurs blessures mais parce qu’ils soutenaient le mouvement de contestation.

Interview ci-dessous avec un patient, sorti du pays et hospitalisé à Amman:

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Une terreur d’Etat qui mobilise tout l’appareil répressif MSF confirme la gravité des faits constatés par le précédent rapport d’Amnesty international: les structures médicales et les personnels, médecins et infirmiers, sont devenus des instruments de la répression. Aux premiers mois du soulèvement, les forces de sécurité encerclaient les hôpitaux, elles ont désormais investi les lieux. Une unité de la sécurité y est postée à l’entrée et arrête les blessés. Certains éléments prennent place dans les ambulances : un patient qui soignait un autre blessé dans une ambulance a été blessé par balle, rapporte un médecin.

Même les hôpitaux privés, où les identités des patients ne sont pas révélées et les diagnostics masqués, ne sont plus des lieux sûrs. L’hôpital privé Hourani de Hama a été bombardé durant l’assaut contre la ville cet été, et dans un autre hôpital privé, dont le nom est volontairement tu par MSF, les forces de sécurité sont entrées dans le bloc opératoire et ont emmené le patient qui était sous anesthésie.

Interview ci-dessous avec un patient, sorti du pays et hospitalisé à Amman:[dailymotion]http://www.dailymotion.com/video/xofw3z_syrie-interview-du-patient-1_news#from=embediframe[/dailymotion]

Cette situation a conduit les médecins syriens à établir des hôpitaux mobiles. « Ce qu’ils appellent hôpitaux mobiles ne sont en réalité qu’une ferme ou tout simplement une cuisine dans un appartement où sont aménagés des blocs opératoires de fortune, précise Dounia Dekhili. Les conditions d’anesthésie et d’hygiène sont des plus rudimentaires. Il est clair que la prise en charge y est très limitée et non adaptée et que les durées de prise en charge sont très courtes ».

Ces structures clandestines sont constamment déplacées pour ne pas être repérées. « Ce sont des pièces cachées dans des maisons qui ont été murées de sorte que si les forces de sécurité font une perquisition, elles ne découvrent pas la pièce », raconte par exemple un médecin à MSF. Dans certains cas, il arrive même que les médecins et les patients soient emmenés dans ces lieux les yeux bandés pour qu’ils ne puissent pas révéler l’endroit s’ils venaient à être arrêtés et soumis à la torture.

MSF a déjà été confronté à ce type situation l’été dernier à Bahrein, durant la répression du soulèvement populaire : les blessés fuyaient les centres de santé par crainte d’être arrêtés en raison de leur participation aux manifestations ou de leurs liens avec les manifestants.

L’ONG avait dû suspendre elle-même sa mission après un raid armé mené par des forces de sécurité contre ses locaux à Manama et la détention d’un de ses membres. « Nous sommes dans des situations où les services administratifs se transforment en supplétifs de la répression, explique Françoise Bouchet Saulnier, directrice de recherche à la Fondation MSF. La bataille se situe à l’intérieur des structures de soin. La Syrie devient un gigantesque centre de détention à ciel ouvert parce que le simple fait d’être blessé conduit à être suspect et accusé : on est suspect avant d’être en besoin de soins».

En Syrie, ces pratiques dénoncées par MSF relèvent d’une terreur d’Etat dans la mesure où c’est l’ensemble de la machine légale et de l’appareil répressif qui sont mobilisés. Le régime a révisé le dispositif légal pour encadrer cette répression : «L’Etat se bat avec toutes les armes du droit national, poursuit Françoise Bouchet-Saulnier. Les nouvelles réglementations ont renforcé l’obligation de notifier les admissions et ont aggravé les sanctions à l’encontre des médecins, alors que dans des situations de conflits où l’éthique médicale prime sur tout le reste, les médecins sont dispensés d’enregistrer les patients. »

Les médecins traqués comme les blessés[dailymotion]http://www.dailymotion.com/video/xofq7t_syrie-interview-du-patient-12_news#from=embediframe[/dailymotion]

La persécution passe par la privation de soins mais aussi par l’incrimination des médecins qui sont traqués autant que les blessés. « Les médecins sont dans l’impossibilité de s’approvisionner en médicaments, explique Dounia Dekhili. Commander des anesthésiants, c’est courir le risque d’être immédiatement repéré et les pharmaciens sont aussi visés qu’ils vendent ces produits. Ils sont accusés de soutenir et même de participer au mouvement de contestation. »

MSF tente depuis des mois d’obtenir des autorisations officielles pour intervenir directement sur le terrain. Toutes les demandes de visa et de rendez-vous avec le ministère syrien des affaires étrangères, l’autorité vers laquelle l’ONG a été orientée, sont restées lettre morte. Même le Croissant-Rouge, le partenaire obligé des ONG internationales en Syrie, n’a pas répondu aux sollicitations des humanitaires.

Images tournées à Homs, dimanche 5 février, où les combats ont fait 200 morts durant le week-end et se
poursuivent depuis:[dailymotion]http://www.dailymotion.com/video/xodtzf_pilonnage-de-homs-les-enfants-ne-sont-pas-epargnes_news[/dailymotion]

N’ayant pu avoir accès directement au territoire syrien, MSF soutient des réseaux parallèles de médecins en leur fournissant des médicaments, du matériel médical et des kits chirurgicaux ou de transfusion. A la manière des coordinations locales mises en place pour organiser la mobilisation, le corps médical s’est regroupé en coordinations médicales. Ces réseaux sont constitués de médecins du public et du privé, des internes et des étudiants, formés sur le tas, dans l’urgence. Surtout, la sécurité du réseau devient leur préoccupation majeure. La coordination des médecins de Damas aurait ainsi été décimée.

La nécessité de les protéger explique la prise de position tardive de MSF. « Nous devions nous assurer que notre communication ne mette pas en danger la vie de nos partenaires, ajoute Dounia Dekhili. Notre prise de position est aussi une manifestation de solidarité avec ces médecins qui font le même travail que nous : porter assistance à des personnes qui n’ont pas accès aux soins et qui le font au risque de leur vie. » Contraint d’agir en périphérie, à travers ce soutien des réseaux clandestins et en traitant des patients hors de Syrie, l’aide se fait au compte-goutte.

Une situation dénoncée par Marie-Pierre Allié, la présidente de MSF, qui rappelle « qu’il est essentiel que les autorités syriennes rétablissent la neutralité des espaces de soins. »

La difficulté d’intervention tient aussi au fait qu’à la différence de la Libye, il n’existe pas de zones délimitées qui soient entièrement contrôlées par l’opposition. La création de zones tampons ou de corridors humanitaires demandée par les opposants syriens et les pays arabes n’est cependant pas souhaitée par MSF qui s’inquiète des distorsions du principe de protection humanitaire. « Ces corridors et ces zones humanitaires établies par la communauté internationale ne fonctionnent pas, estime Françoise Bouchet-Saulnier, car on a vu à quel point c’était des alibis pour un déploiement militaire. Cela conduit à une escalade de la militarisation et de l’usage de la force sans assurer la sécurité des soins. MSF réitère donc un appel à une limitation de l’usage de la force dans les zones contrôlées par les deux parties sur les bâtiments civils. »

Même si les avancées de l’Armée syrienne libre pourraient aboutir à la sanctuarisation de territoires périphériques, l’étendue géographique des zones désormais en guerre et leur imbrication rend aussi les missions médicales d’urgence quasi-impossibles. Alors que rien ne paraît arrêter l’escalade militaire, c’est pourtant l’ensemble de la Syrie qui est en passe de devenir une zone humanitaire.

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