En octobre 1989 j’étais en Turquie. Après quelques tours de visites sur des lieux de ruines grecques je passais une semaine du côté de Marmara où le climat nous permettait de nous baigner. Dans l’hôtel je fis vite connaissance d’une Allemande de l’Ouest – pour la pratique je vais l’appeler Greta -, plus précisément Berlin-Ouest. Greta commença à m’expliquer comment elle passait de l’Ouest à l’Est pour voir son ami – Günter – qui lui habitait l’Est de Berlin. C’était une pratique courante et facile par le métro, bêtement, il suffisait d’y penser. Son compagnon, il me semble faisait le même parcours dans l’autre sens aisément. J’étais ébahie. Elle me proposait de venir chez elle à Berlin pour me le faire apprécier…Nous n’avions que peu de quotidiens à notre portée, aucun français, mais un italien – La Republica – qui était le seul que je pouvais lire facilement, et même si nous échangions en anglais avec Greta, il m’était plus intéressant de lire en italien qu’en anglais je ne sais quel journal étasunien – sans doute Washington Post, j’ai oublié -, car point d’anglais. Pourquoi un quotidien italien et pas d’anglais ? Sans doute s’agissait-il d’accord entre gouvernements, je ne sais, ça reste mystérieux pour moi. En tout cas j’avais quelques informations sur l’Europe par ce journal et de la France en particulier.Je commençais à traduire de l’italien en anglais pour ma compagne qui ne comprenait pas un mot d’italien. Ainsi nous apprîmes les manifestations de Leipzig par milliers le 2 octobre. Nous n’en avions pas vraiment les effets, mais La Republica au fil des jours déployait des arguments qui commençaient à devenir – pour moi – convainquant d’une chute du mur probable à défaut d’être vraisemblable.De jour en jour le suspense se faisait de plus en plus pressant, au fil de ces traductions, mot à mot, phrase à phrase, Greta ne me croyait pas, traduisais-je mal, le journal était-il excessif ? J’épluchais ce journal un peu plus, je me penchais, je m’appliquais, ne faisais-je pas des contresens ? car enfin l’italien il y avait belle lurette que je ne le pratiquais pas.Ainsi chaque soir au bar devant un apero ou après le repas devant un verre pour avoir toute la soirée devant nous, nous nous réunissions et commençions à refaire le monde. En fait j’étais la seule à le refaire. La guerre froide existait depuis la fin de la 2de mondiale, 1947, notre génération n’avait connu que ça. Comment une Allemande de l’Ouest aurait-elle pu comprendre qu’un monde s’écroule pour un autre ? comment envisager un monde sans l’affrontement quotidien dans tous les domaines, sur la planète entière, de l’URSS et des USA ? La guerre de Corée, Cuba, la guerre du Vietnam, l’Afghanistan, la conquête de la Lune, les avancées scientifiques, l’influence de l’un contre l’autre en Afrique, dans le monde Arabe, toute la planète était organisée, vivait au rythme de cette confrontation.Un monde s’écroulait… que sera le monde sans ce monde-là ? le seul que nous connaissions. Moi j’avais cet espoir qui naissait de jour en jour, au fil de mes déchiffrages, en face de moi Greta qui ne voulait ou ne pouvait pas l’entendre, ni surtout le comprendre.Arriva enfin Günter son compagnon. Elle l’attendait avec impatiente pour avoir son point de vue d’engagé politique de gauche, très engagé si j’avais bien compris, plutôt pour que l’Allemagne de l’Ouest s’unisse à celle de l’Est que l’inverse. Lui fut formel : ce n’était que des manifs sans conséquences pour l’avenir, il arrivait de l’Allemagne de l’Est, ce n’était qu’un grand plouf… rien ne changerait… sans doute parce qu’il était aveuglé par ses convictions, nous n’en parlâmes plus, je continuais seule à déchiffrer La Republica qui m’expliquait qu’un autre monde naissait.allez voir Jef pour un vécu différent, ou une polémique sur la présence de notre prince ou un quizz par Marcus