« Je me souviens aussi des soldats. Il y avait differentes armees dans la ville. Les hommes etaient en savates, vetus de cotonnades simples, mais leurs baionnettes brillaient. Ils avaient toujours l’air bute, des faces absolument impassibles. On sentait que sur un signe ils pouvaient faire n’importe quoi, vous transpercer, vous tuer, vous massacrer, tout exterminer. Souvent leurs chefs passaient a cheval avec leur etat-major et les rues se vidaient des qu’ils etaient signales. Car, selon leur fantaisie, ils pouvaient tout signifier, y compris la mort. C’etaient les Seigneurs de la guerre. »Dans quel etat etait la Chine! Dans quel etat etait la province! Tellement pillee et torturee que les populations s’enfuyaient dans les bois et mangeaient souvent de la viande humaine. »Peu avant ma naissance, l’Harmonie Supreme s’etait ecroule. A Pekin sur le trone du Dragon, le Fils du Ciel, intercesseur des hommes aupres de Sept Etoiles du Grand Chariot, avait disparu. C’est lui qui, au Temple du Ciel, recevait les ondes benefiques venues du firmament, sans lesquelles il n’y aurait plus de moisson, plus de saison, plus d’eau, ni d’air <...>. Ainsi s’etablissait l’ordre cosmique ou l’esprit du desordre etait un sacrilege <...> expie <...> par la justice des tortures.« <...>Si le desordre etait tres grand, si le mal etait tres grand, la sagesse recommandait de recourir au massacre. L’Imperatrice Tseu-Hi, au debut de son regne, dans le chaos d’alors, ou la moitie du peuple etait revolte, a fait perir pres d’une centaines de millions de personnes. Helas, l’ordre etabli n’a pas resiste au poison distille par les Barbares, c’est a dire le Dollar et la Bible. <...>.Alors <...> avec la fin de l’Empire Celeste, l’apparition des Seigneurs de la guerre. »Lorsque la revolution de 1911 a fait disparaitre le Fils du Ciel, la terre n’est pas devenue un neant, le sacrilige ne l’a pas tuee, mais il a entraine des effets affreux : cette Chine torturee, torturante. Cette Chine dechiree, morcelee. Cette Chine livree aux armees, ou des bandits promus par eux-memes generaux ou marechaux se battaient, s’entre-battaient ou s’arrangeaient, dans une incertitude qui, de toute facon, etait pour le peuple une misere digne de la peste noire de notre guerre de Cent Ans. C’etait la peste rouge du sang verse au hasard, la peste jaune d’un pillage depouillant jusqu’a la vie. » Lucien Bodard dans Le fils du consul, Grasset 1975.a suivre : le Tibet, les femmes, la vie, enfin la Chine quoi, telle qu’elle fut au XXe telle qu’il l’a aime.___________________________
- Lucien Bodard ecrit les noms chinois avec l’ancienne orthographe, je sais rectifier certains, pas tous…j’ecris ceci depuis l’Asie ou les cartes de google sont en thai ou en chinois
- c’est moi qui souligne
- les <...> sont les coupures que je fais du texte d’origine, car Bodard est « le Falstaff de l’ecriture » dit son editeur. C’est vrai et c’est pourquoi je l’aime.