… sans doute pas pour les raisons que certains à l’esprit mal tourné pourraient l’interpréter. C’est l’exact contraire. Je ris pour ces tournures de mises en dérision de certains constants excès de nos chers dirigeants ou états. C’est quand même jouissif de lire quelqu’un de son – haut – niveau. Il dit des évidences, il va au bout des raisonnements que tiennent ou projettent nos chers dirigeants qui n’ont absolument aucune logique et qui ne voient rien des conséquences des décisions qu’ils prennent… ou au contraire tergiversent pour ne jamais prendre. Le problème est que nous n’avons aucun moyen pour leur ouvrir les yeux, nous simples citoyens dont ils n’ont absolument rien à faire.
Que dire dans la même veine de Jorion, qui lui sans dérision, sérieux au contraire, leur explique jour après jour toujours les mêmes choses que bien sûr ils n’entendent pas, et ça depuis plusieurs années.
Pour en revenir à Lordon voici quelques exemples de ce qui me met en joie :
la gestion européenne de la crise depuis mars 2010 fait un parcours à peu près sans faute… de toutes les erreurs possibles à commettre.
Légèrement transpirants, les euro-réjouis, ceux-là mêmes qui ont répété pendant deux décennies que l’Europe n’avait rien de libéral, qu’elle était même le bouclier contre la mondialisation, que jamais main de l’homme n’avait produit construction institutionnelle si merveilleusement agencée, fondent leurs derniers espoirs d’éviter la ruine finale sur un miraculeux sursaut politique qui au tout dernier moment accoucherait enfin du « fédéralisme ».
Moi qui ne savait quel parti prendre concernant cette idée de fédéralisme, sinon que je n’ai plus aucune confiance dans les technocrates de la BCE, des lobbies de l’Europe, qui gouvernent et prennent des décisions sans nos avis de citoyens (plutôt à l’encontre), là il le voit d’un côté dont je ne m’étais pas avisé malgré son évidence. Et là je vais vous infligé son paragraphe en entier, il est difficile de le couper, c’est un raisonnement global.
(…)le plus probablement consistera-t-il en la fusion des dettes publiques européennes, ou d’une part d’entre elles, en eurobonds communs et indifférenciés.
C’est faire l’hypothèse héroïque que les marchés oublieraient instantanément que sous la surface commune des eurobonds se tient toujours une pluralité d’émetteurs d’inégales signatures. Les investisseurs savent encore faire la différence du tout et de ses parties, à plus forte raison quand le tout ne peut offrir qu’un degré d’intégration limité et demeure hautement composite. Aussi des eurobonds n’empêcheraient-ils nullement que les analystes continuent de guetter les déficits de la Grèce, du Portugal, de l’Italie, etc. Dira-t-on que les parties seront soumises à de rigoureuses règles encadrant leurs politiques économiques ? Mais c’est redécouvrir exactement l’actuel problème de la zone euro, qui s’est déjà dotée de telles règles… avec le succès que l’on sait. Voudra-t-on imposer d’irréfragables « règles d’or » à tous les Etats-membres ? Mais c’est oublier que, dans des circonstances telles qu’une crise financière géante, la « règle d’or » n’est que la forme constitutionnalisée de l’austérité autodestructrice. Quant à l’idée que l’inscription dans les textes sacrés vaudrait certitude granitique d’application, il suffit d’en parler aux Argentins, qui ont envoyé paître leur currency-board en 2002, tout constitutionnel qu’il fût, pour ne pas même évoquer les multiples offenses dont les traités européens sont déjà silencieusement l’objet.
Voilà que me réjouit surtout l’inefficacité totale de la constitutionnalisation de la fameuse « règle d’or ». Ouf. Le côté drôle étant qu’évidemment on ne sort de rien en fédéralisation vu que les dettes ne disparaissent pas pour autant, ou alors il nous faudrait en quelques mois arriver à :
de vraies institutions politiques fédérales, la constitution d’une citoyenneté politique européenne unique, primant sur les citoyennetés « locales », etc., seules avancées capables de soutenir une politique financière commune ? Ou, plus exactement, qui peut imaginer que ce qu’il faut bien nommer par son nom : un authentique processus constituant, puisse survenir avant que nous ne finissions au milieu des ruines fumantes ?
Cette petite phrase pour situer la gravité d’ambiance :
Si l’Espagne et l’Italie basculent, adieu Berthe ! L’EFSF (1) saute comme un bouchon de champagne, la spéculation se déchaîne contre toutes les dettes souveraines, plus aucun dispositif ne peut l’enrayer, une série de défauts importants devient quasi-certaine, les systèmes bancaires européens, puis étasunien, s’écroulent dans un fracas qui fera passer la chute de Lehman pour une animation d’ambiance.
Avec un besoin de liquidités immédiat et énorme des états, le résultat sera :
Incapables de faire face à leurs engagements de paiement interne, les Etats qui sont en déficit primaire se tourneront vers la banque centrale pour financer leur solde. Mais, sans même s’attarder à la lettre des traités, la BCE est-elle capable de répondre favorablement à une demande de ce genre ? Poser la question c’est y répondre. Tout l’habitus du banquier central européen s’y oppose. Dans ces conditions, les pays concernés reprendront barre sur leur banque centrale nationale, de fait extraite du SEBC (le Système Européen de Banques Centrales), pour lui faire émettre des euros en quantité ad hoc. A ce moment précis, constatant l’apparition dans la zone euro d’une source de création monétaire anarchique, affranchie des règles du SEBC, donc susceptible de mélanger ses euros impurs aux euros purs (et par là de les corrompre), l’Allemagne considérera que le point de l’intolérable a été atteint et, faute d’avoir les moyens d’exclure le(s) contrevenant(s), jugera que sa propre conservation monétaire lui fait devoir de quitter les lieux. Fin du voyage pour l’euro, en tout cas dans sa forme originelle.
Là il fait le déroulé des événements qui s’ensuivraient (où là ce n’est pas un fou rire qui m’atteint mais une angoisse). Puis :
il y a des très riches qui vont beaucoup perdre…
en forme de conclusion :
Par une ironie dont l’histoire a le secret, le néolibéralisme pourrait donc bien mourir par sa dénégation préférée : la dette – dont il n’a cessé de crier les dangers…
Il est quand même optimiste en disant que l’insurrection serait bien la solution avant que tout s’écroule, mais qu’une fois l’écroulement fait, il restera à tout reconstruire sur des bases saines et enfin des normes pour empêcher les nuisibles.
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(1) le fond de secours européen (European Financial Stability Facility)